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Livre d’Heures à l’usage de Paris, Illustré par Jean Colombe et son atelier — 1480

Livre d’Heures à l’usage de Paris, Illustré par Jean Colombe et son atelier — 1480

 Manuscrit sur vélin (114 x 178 mm) de 119 feuillets écrit en petite bâtarde à l’encre noire, 16 lignes par page, dont toutes les initiales ont été rehaussées à l’or à la feuille, aux gouaches rouges et bleu, bouts de lignes travaillées à l’or à la feuille et aux gouaches.

Illustré de 8 peintures à pleine page.

Le manuscrit pourrait ne jamais avoir été terminé comme le suggèrent certaines sections du texte dont les Initiales n’ont pas été peintes, et dont le texte a été complété par une autre main. Le manuscrit a été, par ailleurs, augmenté de 15 feuillets blancs en début et fin de volume, portants la même réglure que le corps du manuscrit

Reliure

Manuscrit dans sa première reliure, contemporaine ou légèrement postérieur.
Relié en plein maroquin noir à décor frappé or de branches de laurier posées en sautoir dans un damier à douze cases, ornés d’anneaux entrelacés.
Dos à trois nerfs ornés de fleurons. Léger manque sur le plat inférieur et quelques traces d’humidité ayant provoqués un froissement léger du vélin.

Provenance

Le manuscrit ne porte pas d’armes, mais sous la prière initiale figure une devise anagrammatique « Je layme de franc los » (je l’aime en tout honneur)
Ce type d’énigmes se rencontrent parfois dans les manuscrits de la fin du XVe siècle.
Une séduisante solution serait : Françoyse de Maillé
Françoise de Maillé (1460-1535) était la fille de Hardoin IX de Maillé (1420-1487) Chambellant de Louis XI et de Antoinette de Chauviny (1428-1473) elle fut mariée vers 1480 avec François de Beaujeu puis en 1487 avec Jean V d’Aumont, lieutenant général du gouvernement de Bourgogne.

Elle fut préceptrice de Marie Tudor et dame d’honneur de Claude d’Orléans.
Une identité qui pourrait être confirmée par les éléments de la reliure : les mailles alliées à la signification des branches de laurier symbole de l’honneur.

Composition :

Texte :

-Une prière en latin « Jehu xpe adorate » (2ff)
Devise anagrammatique en bas de page « Je layme de franc los »
3 ff bl
– Heures de la Vierge :
Matine , Prime, Terce, Sexte, None et Vepre.
La fin de Vepre inachevée a été complétée d’une autre écriture.
1 ff bl
-Les psaumes pénitentiaux
-Litanies des Saints (à l’usage de Rome)
– Office des morts (très développé)
– Prière en français d’une autre écriture, « Devot chapellet notre dame »
– Indulgence « Macare Indivine abbe /de sainct katherine du sacre mon synay » daté de 1481, le premier jour d’avril
– Poésie en français inédite (7 pp) « En ma doloreuse vielliesse, Vierge aide et si de mes passez »
– Prière en latin « suffrage à saint Anne »
– Prière à la vierge Marie d’une écriture postérieure

                                                                   Peintures

Le Manuscrit est illustré de huit peintures de l’atelier de Jean Colombe, placées dans des encadrements compartimentés pourpres et ocre, chargé d’une abondante ornementation à base de fruits, fleurs, grappes de raisins, insectes acanthes, oiseaux de paradis et grotesques.

– L’Annonciation

L’ange se tient à genoux devant la vierge en prière, qui est baignée de rayons d’or, les plis de sa robe étant relevée d’un délicat crachis d’or.
En arrière-plan, une inscription se lit sur le linteau surplombant la scène
En marge un homme sauvage bicolore tirant à l’arbalète.

– La Nativité

Marie et Joseph sont placés de part et d’autre de l’enfant Jésus accompagné du bœuf et de l’âne, sous un toit délabré laissant passer des rayons d’or.
Dans les marges, une chimère, une mouche et une pie.

– L’annonce faite au berger

L’ange apparaît dans le ciel dans un camaïeu de bleu aux rehauts d’or, il annonce la naissance à quatre bergers sur le fond d’une vallée dégradé de bleus.

Les marges sont chargées d’un amusant grotesque, mélange d’escargot et de loup, accompagné d’une libellule et d’une mouche malicieuse.

 

– L’adoration des mages

La vierge est assise sous un dais pourpre rehaussé d’or, le petit Jésus est sur ses genoux et Joseph à ses côtés. Sur la droite de l’image les rois mages symbolisant les trois âges de l’humanité apportent leurs offrandes.
En marge un oiseau de Paradis, une délicate rose peinte dans le D initiale, et en bas un être chimérique mélange de chauve-souris et d’insecte.

– La présentation au temple

Dans un bel effet de perspective le prêtre se tient sous un dais d’or, tenant le Christ dans ses bras, Marie est agenouillée avec en fond une architecture.
En marge un amusant hybride, une libellule et un oiseau.

– Le massacre des innocents

 Une scène d’une particulière cruauté : trois soldats en armures d’or arrachent les bébés des mains de leurs mères, une tête et des membres d’enfants jonchent le sol. Dans le fond bleuté du paysage, se détache un château et en avant-plan un grand rocher vert rehaussé d’or.
En marge une chimère jouant de la trompette et un oiseau de Paradis.

– David en prière

 Une splendide composition, David est baigné des rayons d’or qui dardent sur lui, son visage est extraordinaire d’expressivité avec en fond bleuté la silhouette d’un château-fort. Deux grotesques très pittoresques entourent l’image.

– La mort chevauchant un bœuf

Une image rare en soi, qui est unique dans l’œuvre de Jean Colombe.
Le taureau est un auroch furieux à l’épaisse toison rehaussé d’or, au regard noir et aux cornes en forme de lyre. Le sol est jonché de cadavres, la mort chevauchant est un vif de couleur uniformément grise qui, hilare, tient une lance dans sa main droite. Le paysage bleuté qui soutient cette image incroyable renforce ici son aspect surnaturel.
En marge un grotesque et un oiseau.

Ces peintures proviennent de l’atelier de Jean Colombe, et sont d’une originalité inhabituelle, en effet le massacre des innocents appartient traditionnellement à l’iconographie des écoles du nord. Il ne nous a été possible de trouver qu’un seul autre exemple de ce type dans les manuscrits recensés de Colombe.

Quant à la mort chevauchant un bœuf, jamais en effet, ni Colombe ni son atelier n’utilisent cette image extraordinaire pour illustrer l’Office des morts.

Dans les années 1460 Pierre Michault poète et écrivain ravive ce thème archaïque dans une danse aux aveugles donnant naissance à un usage limité de cette image étrange.

L’association de la mort au symbole de la vie et de l’opulence : le bœuf a une portée hautement symbolique dans l’œuvre de Michault. Le bœuf dolent aveuglé par un linceul s’en va écrasant les humains alors que sur son dos la mort lance à l’entour ses flèches empoisonnées. Cette image est une reprise d’un thème plus ancien que l’on retrouve par exemple en marge d’un missel ammiennois en 1380 ou au Danemark sous forme de fresque.

Ce choix étrange pour illustrer l’Office des morts est sans doute dû, à la personnalité du commanditaire qui a accompagné les manuscrits de magnifiques prières et dévotions en français qui nous semblent inédites (transcriptions ci-dessous) .

L’enlumineur Jean Colombe, originaire de Bourges, c’est formé dans l’atelier de Jean Fouquet dont il a achevé les heures de Jean Robertet, son activité est signalé de 1463 à 1491.

Travaillant pour une riche clientèle, Parisienne ou Troyenne, il est appelé à la cours de Savoie pour achever les très riches heures du Duc de Berry.

L’importante production de son atelier est ponctuée par de nombreux chefs d’œuvre tels que « la destruction Troye la grande », « l’Apocalypse conservé à l’Escoriale », une « vie de Jesus Christ » aux armes de Louis Batard de Bourbon. Il est le frère de François Colombe statuaire auteur du tombeau d’Anne de Bretagne.

Son atelier d’enluminures se composait de son autre frère, de ses deux enfants et de collaborateurs chargés des ces marges si caractéristiques.
Ce manuscrit inédit, Conservé en mains privées jusqu’à ce jour.

Ci dessous les poésies retranscrites.

 

 

Description

Devot chapellet de ntre dame

 

O Maria fleur souveraine

Tropt plus doulce q(ue) marjolaine

Benoit soit il qui tenvoya

Le salut dave maria

 

Quât il prit en toy chair humaine

Lescriture qui est certaine

Dit que tu enfâtas sans paine

Le roy des roys qui tout crea

 

Vierge royalle de beaulte plaine

Vueille gardez de mort soubdaine

Ton servât qui te servira

En disant ave maria

Pour châq jour de la sepmaine

O maria fleur souveraine

 

Ave maria

 

 

 

 

En ma doloreuse vielliesse

Vierge aide moy et si madresse

De mes maulx passez repentir

Car le je sens la mort qui sapresse

De mon moy et de venir ne cesse

Pour mon pauvre corps sangloctir

Donne moy espasse et loisir

Doulce vierge par la haultesse

Que mes pêchez puisse jezir

Et dize ce que ma vie blesse

 

Car je cougnois bien quil ennuye

A ma pouvre ame de ma vie

Disant que jay lomgtemps vesqu

En orgueil luxure et envie

Avarice et gloctonerye

Et paresse qui ma tenu /

Ire ma tout le cueur fendu

Tres doulce vierge seignourie

Ces sept m(‘)ont mort secoru

Me suis partoy et ma vie occie

 

Cest ce qui me fait concepvoir

Que mon ame fait son devoir

Quant de mon corps la mort desire

Car jeneuz oncques le voyloir

Dung seul bien faire amon pouvoir

Nen pensee nenz dele dire

De tous les mauvaiz suy le pire

Vierge te doiz tu bien scavoir

Dont je nay cause de men rire

Ains me doy plus que autre dolor

 

Vray est quât mon corps finira /

Ma pouvre ame tout droit ira

Ou dieu le voudra cômendez

Et avecques soy emportera

Le bien le mal que fait aura

Helas que douleur a pencez

Quât il fault a chascun portez

Son fardau tel côme il sera

Devât le juge droicturiez

Qui riens fors droit ne maintiendra

 

Quant ce pencer me vient devant

Tout le cœur si me va tremblant

De paour et ma vie tressue

Il mest advis con va sonnant

Les trompilles qui annoncent

Viennent de ton fils la venue

Que sera ma pauvre ame nue /

De tous biens vierge reluysant

Se par toy elle nest secourue

Devant ton glorieux enfant

 

Je ne sais quelle deviendra

Ne quel chemin elle tiendra

Si ta doulce misericorde

Ni pourvoit elle perira

Car le dyable la requerra

Disant quelle est pour pechie ordre (orde ?)

Si a ce besoin ne te recorde

De moy en enfer sen ira

En lieu horrible ou na point dordre

Et la sans fin elanguira

 

Helas ou iray je a refuy

Je pouvre pecheur que je suy /

Si non atoy Vierge eccellente

Puisque tu as porte celuy

Qui puit (va) a tous faire mercy

De sa puissance omnipotente

Ma pauvre ame dontg fin presente (pointe ?

A genoulz joincte mains te pry

Et lui dis fils voici la rente

Plaise toy lui faire mercy

 

Car quant ung pecheur si tappelle

A son besoing vierge pucelle

Dumble cueur par devotion

Tu lui envoy une estincelle

De ta grace qui renouvelle

Toute son operacion

Pour lui mestr a confusion

Lennemy puant et rebelle /

Et devant dieu es champion

Et advocate bonne et belle

 

Cest ce qui me fait en hardir

De toy humblement requerir

Glorieuse Vierge Marie

Quil te plaise pour ton plaisir

Ma doulente ame secourir

Quant du corps sera departi

Soyez en place je te prie

Vierge que je vueil segneurir

Et me soiez maitresse et amie

Le jour que je devray finir

 

Je louray ta conception

Ta naissance et assomption

Et la tres puissant trinité /

Qui par digne operacion

Envoya dieu en ton giron

Pour rendre aux humains le herite

Que par son Iniquite

Perdit mes par la passion

Du doulce fruit que tu as porte

Vierge lespoir et redempcion

 

Prens en gre ma pouvre priere

Tres haulte vierge tresoriere

Donneuz (r ?) de valleur et de pris

Soyez moy doulce et non pas fiere

Car tu es celle et la première

Par qui fut ouvert paradis

Qui par eve fut cloux jadiz

Tu es la première portière

Et(si ?) te sulpy prie ton cher filz

Quil moctroy grace plainiere

 

Amen