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Découverte de l’exemplaire de Stendhal des Contes de la Fontaine

Découverte de l’exemplaire de Stendhal des Contes de la Fontaine

12000,00

« La Fontaine et Pascal, voilà les deux hommes qui m’ont jamais
inspiré le plus d’amour.» Stendhal

La Fontaine, Jean de (1621 – 1695)
Contes et nouvelles en vers de Mr de la Fontaine.

Nouvelle édition revuë & augmentée de plusieurs Contes du même Auteur,
& d’une Dissertation sur la Joconde. Tome premier (Tome second)

A Amserdam, Chez Henry Desbordes,
dans le Kalver-Straas, près de Dam

M.DC.XCI

In 12, plein veau, dos à cinq nerfs orné de fleurons, légers manques en coiffes de tête et de queue, traces d’usures (reliure d’époque).
Deux tomes reliés en un volume ([16]-202-[2] ; [8]-201-), page de titre déchirée, manquent les deux dernier feuillets.

Ex-Libris Manuscrit « François Crénon », rayé d’un trait de plume, lettre « f »,  une apostille dans le coin supérieur droit de la page de titre, signature « Beyle » souligné à l’encre à la droite de la sphère. Quelques traits à l’encre (corrections de leçons fautives), discrets traits de crayon p.172 et biffures marginales p.183.

Edition parue du vivant de La Fontaine, contenant dans le T.II, cinq contes nouveaux :
« Le Florentin, Le Fleuve Scamarande, La Confidente sans le savoir, Le Remède et les Aveux indiscrets ».

 

Jean de la Fontaine fait partie des grandes références littéraires de Henry Beyle, au même titre que Rousseau, Corneille, Montesquieu, Molière et Shakespeare.

La première trace que nous ayons de la lecture des contes de la Fontaine par le jeune Beyle date du 31 juillet 1803, alors qu’il n’a que 20 ans. Il s’agit d’une correspondance adressée à son ami Edouard Mounier – dont il convoitait la sœur- dans laquelle sont cités, de façon piquante les derniers vers du conte de  La Clochette*, légèrement modifiés:

« Parmi les bois et leur vaste silence, l’esprit s’en va, il ne reste qu’un cœur pour sentir »
(Stendhal, correspondance du 31 juillet 1803)

« […] Ô belles, évitez Le fond des bois, et leur vaste silence »
(Jean de La Fontaine, La Clochette)

Et si l’on se réfère à «  La vie d’Henri Brulard », la découverte des contes licencieux de La Fontaine serait encore plus précoce. Dans sa biographie, Beyle nous dit, qu’avant même de rentrer à l’Ecole centrale, en 1796, l’adolescent à l’âge de 16 ans à peine, briguait une édition illustrée des contes, qui lui sera refusé par madame Leroy :

« Ce sont des horreurs, me dit Mme Le Roy avec ses beaux yeux de soubrette bien hypocrite,
mais ce sont des chefs d’œuvres »

Toujours dans la vie d’Henri Brulard en 1837, Henri Beyle précise qu’il

« Adorait la Fontaine »

Et « leur (fables et contes) vouait le même culte qu’à Corneille et à Montesquieu ».

Au-delà de l’émoi que provoquent chez le jeune adolescent, ces contes libertins, c’est un style et une concision qu’il découvre avec enthousiasme.

Cette vive admiration pour le poète, ne se démentira pas au fil des ans, et les contes accompagneront Stendhal, toute sa vie.
Ce que Stendhal cherche chez La fontaine (comme le souligne Jean-Pierre Colinet) c’est avant tout le naturel et le génie de la formule.
Les traces de cette admiration sont nombreuses, Stendhal note :
« La Fontaine, est le seul qui touche le même endroit de mon cœur que Shakespeare »
 Puis il dit :
« Notre véritable Homère, l’Homère des français, qui le croirait ? C’est La Fontaine ».

*Rappelons que dans le conte la clochette, une jeune bergère est séduite et attirée au fond des bois par le bruit d’une clochette de vache.

Avec le temps, ses amours et admirations littéraires, varient bien sûr, Shakespeare et Molière prennent dans son monde, de plus en plus de place, mais toujours l’œuvre de La Fontaine tient en son âme, la même importance et s’intègre à son œuvre comme le prouve nombre de réminiscences et de citations du fabuliste.

Jean Pierre Collinet dans son article « Stendhal et La Fontaine », souligne l’importance des contes pour illustrer sa théorie des passions :  

« Pour illustrer sa théorie des passions, il allègue, aussi bien de  l’épisode homérien de Priam aux genoux d’Achille , dans l’Iliade que  Le Faucon, conte de La Fontaine  ».

La référence aux contes surgit parfois de manière abrupte, dans les moments les plus noirs du récit. Dans le rouge et le noir  Lorsque Madame de Rênal visite Julien dans la prison, il croit d’abord avec ennui qu’il s’agit de Mlle de la Mole :

«  Les vers de Belphégor fuyant sa femme lui revinrent à la pensée ».

Mais c’est sans doute dans le London Magazine, en Mai 1825, que Stendhal exprime le plus clairement, son admiration et sa tendresse pour Jean de La Fontaine :

« Le plus grand poète que la France ait jamais connu »
(…)
« Ses mérites vous échappent probablement, à vous autres étrangers. Molière et Corneille ont besoin de l’aide des acteurs, leur mérite repose sur leur philosophie morale, sur une profonde connaissance des passions humaines, etc. Les Français peuvent sans tant de peine sentir tout le charme de notre La Fontaine. La moitié d’une feuille de papier, un peu d’encre, voilà tout ce dont La Fontaine avait besoin pour donner à qui connaît parfaitement la langue le plaisir le plus intense qu’un être humain puisse devoir à des moyens aussi simples.
Ses œuvres les plus exquises ont rarement plus d’une page. »

 Cet exemplaire des contes de la fontaine de 1691, provient probablement, de la bibliothèque paternelle du jeune Beyle.

La signature « Beyle » sur la page de titre est semblable aux toutes premières signatures connues de Stendhal à peine sortit de l’adolescence.
S’agit- il de l’exemplaire cité dans l’ouvrage de Victor Del Litto :  «  Les bibliothèques de Stendhal, Catalogue de tous mes livres, 3 ventôses an XII, Livres que j’ai à Paris : Contes de La Fontaine »,  mais décrits en 2 volumes in-12 et non en deux tomes en un volume in-12 ? C’est possible car cette liste a été établie de mémoire.

On observe dans ces différentes listes composant les bibliothèques de Stendhal, qu’il en acheta, égara, différentes éditions au fil des temps.

François Crénom

Henri Beyle a porté la manie du pseudonyme à un niveau sans doute jamais égalé . En effet, Paul Leautaud en compte 171 dans l’étude qu’il publie en 1908, Henri Martinaud en ajoute 30 dans « Le mercure de France » en septembre 1910 enfin le professeur Nagao Nishikawa porte le nombre à 350, dans la plus récente de ses études. Pour mémoire Voltaire, autre champion de l’art de l’utilisation du pseudonyme, n’atteint que le score de 165…

C’est la véritablement une des facettes les plus troublantes de la personnalité de Stendhal, et l’une des découvertes les plus curieuses concernant cet exemplaire, car sous le patronyme « François Crénon » rayé sur la page de titre, se cache une nouvelle identité du jeune Beyle. Le « C » caractéristique à bouclettes du nom « Crénom », le « f » répété, en manière d’exercice d’écriture, ne laisse en effet aucuns doutes sur la véritable identité de « François Crénom »…

Que signifie ce pseudonyme voisin du juron sur cet exemplaire des contes ?
Pourquoi l’avoir barré au profit de l’autoritaire signature « Beyle » ?

Le professeur Nagao Nishikawa, répond peut être à cette énigme lorsqu’il cite la phrase  des  Souvenirs d’égotisme :

« Je porterais un masque avec plaisir ; je changerais de nom avec délice »
(Chap.V).

L’exemplaire comporte quelques traits de plume dans le corps de l’ouvrage qui sont des rectifications de coquilles et deux traits de crayons marginaux, l’un en marge du conte « Les clochettes » et le raccommodeur de moules ».

Ce type de biffures se retrouve dans d’autres exemplaires provenant de la bibliothèque de Beyle, comme par exemple dans  l’exemplaire Chamfort, Maximes et Pensées, Caractères et anecdotes, annoté n°52 de la première vente Pierre Berger du 11 décembre 2015, dont il a fait don à la bibliothèque de Grenoble.

Corr . Tome I pages 13, 113, 117, 195 –  Tome II  pages 11, 21, 41, 183, 190 .

Les titres se rattachant à  la littérature clandestine ou de second rayon sont peu représentés dans les bibliothèques de Stendhal, mais ils sont d’une importance déterminante.

C’est à leur contact que le jeune Stendhal a construit cette sensualité si particulière qui parcourt toute son œuvre. Les contes de la Fontaine font partie de cette famille, ce qui rend la découverte de cet exemplaire particulièrement importante.

 

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